Politique du tourisme Un sursaut salutaire est-il possible?

Politique du tourisme Un sursaut salutaire est-il possible?

Amar Nait Messaoud

Malgré tous les discours, les orientations et les journées d’études liés au secteur du tourisme au cours de ces deux dernières années, le secteur du tourisme continue à peser faiblement dans les agrégats de l’économie nationale. Sa contribution au produit intérieur brut (PIB) ne dépasse guère 3,5 %, avec une 633 milliards de dinars en 2015. Avec l’intégration des effets indirects (investissements dans le secteur, consommation des employés,…), la part de contribution au PIB s’établit à 6,7 %. Ce qui se traduit, sur le plan du classement à l’échelle internationale, par l’occupation par l’Algérie de la 124e place, sur un total de 184 pays recensés par le Conseil mondial du voyage et du tourisme (WTTC). En termes d’emplois, le secteur du tourisme occupe 332 500 de personnes (emplois directs), soit quelque 3% de le’mploi global.

C’est entré dans les mœurs: dès la fin de la saison estivale, les premiers chiffres triturés et analysés par la presse, ne sont pas ceux des touristes étrangers ayant visité notre pays, mais le nombre d’Algériens qui se sont rendus en Tunisie. Le même intérêt est renouvelé pendant les vacances de fin d’année (31 décembre) où des files interminables se forment à la frontière algéro-tunisienne.

La  crise des recettes extérieures du pays a, un certain moment, fait braquer l’intérêt et le regard des pouvoirs publics et des professionnels du secteur du tourisme vers ce créneau dont les l’Algérie détient des potentialités énormes. Mais, à y bien regarder, ce sont des potentialités en friche, quasi virtuelles, tant que les opérateurs économiques, professionnels de cette activité, trouvent une « foultitude » d’obstacles à y faire valoir leurs compétences et à y investir. Les statistiques les plus chatoyantes ont été débitées à toutes les occasions, sans que le mouvement d’investissement et d’animation prenne le rythme et la consistance qui en sont attendus.

En décembre dernier, le ministre du Tourisme, Abdelouahab Nouri, a révélé  que plus de 550 projets touristiques- dans les structures d’hébergement et d’accueil-, sur les 1.600 agrées par le ministère, étaient en cours de réalisation à travers le territoire national. À cette occasion, il affirmera que « le développement touristique passe nécessairement par la mobilisation de l’investissement privé dans ce domaine ». Cependant, l’a révélé le ministre le même ministre en août dernier, de multiples zones d’expansion touristiques (ZET), principalement celles situées sur la côte, sont détournées de leur vocation initiale, pour se transformer en immeubles et habitations dans un but spéculatif. Le ministre a décidé la création d’une commission d’enquête pour faire des investigations sur les faits. On ignore jusqu’à présent les résultats de ces investigations.

Outre ces défournements du foncier touristique et le retard dans les investissements en infrastructures d’accueil et d’hébergement,  le secteur du tourisme souffre également de l’état d’abandon dans lequel se trouve ce que l’on peut appeler la « matière première » de l’activité touristique, à savoir les sites naturels et historiques, les lieux de culture et de culte, les paysages et les sites de villégiature. Car, à ce que l’on sache, les touristes ne se déplacent pas dans un pays juste pour passer des nuitées dans un hôtel ou une auberge. L’objet du tourisme devrait être resitué dans sa vocation originelle- de villégiature, de dépaysement, de curiosité, d’échanges culturels,…etc.- pour qu’un tel créneau prenne sa consistance économique, intègre les grands agrégats de l’économie nationale et produise ses effets en matière d’ouverture du pays sur le monde.

Sur tous les plans, les pratiques du bricolage continuent. Les sites naturels et historiques algériens subissent l’affront de dégradations, de pillage et d’altération de leur environnement. Des constructions anarchiques et illicites sont signalées dans plusieurs sites archéologiques. Des tas d’ordures ménagères et/ou industrielles jonchent le parterre de lieux naturels supposés dédiés au dépaysement et à la détente. Des milliers d’objets de musée et de sites de fouilles ont été pillés par des revendeurs qui les ont écoulés sur les marchés tunisiens, italiens et français. Le bilan de la gendarmerie nationale et des services des douanes- pour les cas de pilleurs arrêtés- témoigne du désastre qui a affecté la substantifique moelle de la culture et de la personnalité algériennes.

De son côté, le « sous-secteur » de l’artisanat- il est classé comme tel dans le grand département du Tourisme-, continue à coltiner un destin adverse, du fait d’un abandon induit par des ersatz de modernité tapageuse. Cette dernière a été rendue possible par les errements permis par la rente pétrolière, laquelle a financé même l’importation des produits de faux artisanat chinois. Les bijoutiers, dinandiers, vanniers, tapissiers, bourreliers et potiers algériens vivent des moments difficiles, évoluant dans une espèce de simple « curiosité » ou de relique d’un ancien ordre économique battu par l’ère du pétrole. Les touristes étrangers ne sont pourtant intéressés, en matière d’achat d’objets de souvenir, que par cette part d’algérianité inscrite dans les objets de l’authentique artisanat.

Avec autant de revers et de retards, le secteur du tourisme, à moins d’un sursaut salutaire dicté par le contexte de la crise financière, mettra du temps pour se hisser au diapason d’une culture et d’une pratique bien ancrées dans les esprits, d’une part, et d’un créneau à même d’assumer sa double fonction, économique et culturelle, d’autre part.

A.N.M