Quelles missions pour les nouvelles chaînes TV?

Quelles missions pour les nouvelles chaînes TV?

Par  Amar Nait Messaoud

Le ciel d’Algérie s’est encombré, depuis déjà plus de quatre ans, de chaînes de télévision privées, sans qu’une véritable stratégie de communication soit mise en place dans le pays. L’on a souvent entendu parler, au cours des deux dernières années, de professionnalisation des médias, d’éthique et de déontologie. Ce sont là des concepts « fourre-tout », qui n’arrivent pas encore à acquérir une sémantique et surtout une disponibilité à la mise en application sur le terrain. Les journaux quotidiens, ayant atteint une centaine de titres jusqu’en 2014, peinent, à quelques titres près, à assurer leur mission de devoir d’information, de pédagogie et de dispensateur de service public. La crise des recettes extérieures du pays a directement impacté, dans le sens de la restriction, le flux et le volume de la publicité étatique, gérée par l’ANEP, et qui nourrit la majorité des titres nationaux. Certains de ces derniers ont déjà mis la clef sous le paillasson et d’autres ont opéré des réductions drastiques dans leurs effectifs.

 

S’agissant spécialement de l’audiovisuel, une forme confusion statutaire et juridique persiste, malgré l’adoption de la loi sur l’audiovisuel. Les quelques chaînes privées agréées par les pouvoirs publics continuent leur bonhomme de chemin, sans se soucier de ce que dispose la loi, à savoir l’obligation d’évoluer en chaînes thématiques; ce qui, en soit, est une absurdité dans un contexte de libéralisation de la communication sous toutes ses formules. Les autres chaînes TV, sont les « enfants naturels » de la non-communication, érigée presque en philosophie dans les institutions nationales. Leur statut demeure des plus problématiques, bien que le gouvernement les ait sommées de se conformer à la nouvelle loi sur l’audiovisuel.

 

Cette dernière est issue de la loi sur l’information, adoptée en décembre 2011 par l’Assemblée populaire nationale. Il y a lieu de rappeler que la loi sur l’information fait partie d’une série de réformes annoncées en pleine effervescence du Printemps arabe par le président Abdelaziz Bouteflika; ce fut le 15 avril 2011. La série de réformes comportait aussi les projets d’amendement ou de révision de plusieurs autres lois qui ont une dimension éminemment politique, à savoir: la loi organique relative aux partis politiques, la loi portant régime électoral,   l’élargissement de la participation des femmes aux assemblées élues, la loi sur les associations, le texte devant fonder le nouveau paysage audiovisuel et, enfin la révision de la Constitution, intervenue en février 2016 et censée « couronner l’édifice institutionnel visant à renforcer la démocratie », selon le président Bouteflika.

 

Les chaînes de télévision privées avaient commencé à diffuser dans la pure anarchie…autorisée par l’accès au satellite Nilesat.  Sans aucune formule d’agrément, ces chaînes font passer des officiels algériens- ministres, directeurs d’entreprises publiques, des responsables des services de sécurité- qui s’y expriment largement à l’occasion du journal télévisé, de reportages ou d’émissions sur le plateau. Et ce n’est que tardivement- après des dérives enregistrées dans le traitement de certaines informations-  que les pouvoirs publics ont réagi, allant jusqu’a la fermeture de certaines chaînes. L’Autorité de régulation de l’audiovisuel (ARAV) s’est contentée, au cours de ces derniers mois, d’ « attirer l’attention » de certains directeurs de chaîne privées sur les violations de certaines règles éthiques.

 

Le ministre de la Communication, Hamid Grine, estime que les prochaines élections législatives du 4 mai 2017 constitueront un « premier test » pour les chaînes TV privées algériennes. En réalité, un teste grandeur nature a eu lieu avec l’élection présidentielle d’avril 2014, où un grand nombre de ces chaînes ont fait montre de l’existence  pour elles de « fils à la patte ». Autrement dit, les connivences de ces boites de communication avec des « officines » au sein de l’appareil de l’Etat ne sont pas à écarter. Il n’empêche que, conscientes du déficit de culture, d’informations, de spectacle et de détente des familles algériennes, ces chaînes on tout fait pour rivaliser d’ingéniosité afin de capter le téléspectateur algérien, déjà happé par mille sollicitations du même genre sur les autres chaînes orientales et occidentales. Peut-on avancer que, à court terme, la « sollicitation nationale », en dehors du cercle des chaînes publiques, aura les moyens d’imposer sa présence, acquérir un contenu à même de satisfaire les besoins, les attentes et les préoccupations du citoyen algérien, ainsi que travailler à la réconciliation de ce dernier avec les institutions de son pays? Ce sont là, sans doute, des questions quelque peu prématurées, adressées à un champ audiovisuel en cours de formation.

 

En ce début du 21e siècle, le concept de communication est en train de prendre les couleurs d’un spectre très diversifié, mais dont l’imbrication et l’interconnexion sont de plus en plus établies. La notion de numérisation résume sans doute cette évolution technologique qui combine les anciens modes de communication (papier journal, ondes hertziennes) et les nouvelles technologies (sites et journaux web, réseaux sociaux, télévision, radio) dans une espèce de canal unique, celui d’Internet.

Le recul de l’analphabétisme et les nouvelles nécessités de la vie en société imposés par la modernité technologique travaillent indubitablement pour la massification de l’accès à l’information; processus entrevu depuis plus d’un demi-siècle par Marshall Mac Luhan et qui avait crée le concept de  »village global ». Cependant, cette massification signifiera-t-elle, ipso facto, démocratisation de l’accès à l’information? Tel semble, aujourd’hui, le grand défi de la communication en Algérie. Défi dont le relèvement conditionnera imparablement le processus d’accès à la citoyenneté bien assumée et à la modernité politique.

A.N.M