Les ingrédients frelatés d’une campagne électorale

Les ingrédients frelatés d'une campagne électorale

Amar Nait Messaoud

La campagne électorale qui va s’ouvrir dans quelques jours consommera bien des énergies, fera baver candidats et ouailles et fera aussi remonter à la surface, dans les villages et bourgades de l’Algérie profonde, les légendaires clivages tribaux et les grandes alliances familiales. Se sentant à l’étroit dans l’ancienne maison familiale du parti unique, des frères et autres proches parents ont rejoint des partis qui, idéologiquement, baignent encore dans le secret des dieux sous ces latitudes. La section du parti n’est ainsi créée qu’à l’occasion de ce bouillonnement qui fait projeter chacun dans la position de tête de liste. Personne ne veut être pris pour un anonyme quantième ou énième de la liste. La culture politique étant ce qu’elle est dans notre pays, l’on ne cherche généralement pas à servir une idée, un idéal, sa commune, sa wilaya ou son pays si l’on n’est pas touché par la grâce d’un poste au sein du pouvoir politique. Et encore, aucune garantie que cela se produise réellement tant les privilèges de ce qui reste encore de la rente risquent d’aveugler et de griser le porteur des meilleures intentions.
L’ « emballement » pour les législatives du 4 mai prochain n’est pas aussi fougueux que le souhaitaient le pouvoir et les formations politiques qui s’engagent dans cette course. Si les appréhensions, exprimées il y a plusieurs mois par les partis, les médias et des personnalités politiques au sujet d’éventuelles dérives liées à l’utilisation de l’argent sale (chkara) dans la confection des listes des candidats, étaient confuses et à peine audibles, elles se sont malheureusement confirmées, du moins dans un certain nombre de cas rapportés par les médias indépendants et constatés par de nombreux citoyens. Le cas le plus extrême qui a eu droit à un traitement médiatique et politique proportionnel à son ampleur, c’est bien la « vente » de places dans la liste du FLN de Constantine à laquelle a recouru- par un acte enregistré par les services de sécurité en flagrant délit- un membre du bureau politique de ce parti majoritaire et, qui plus est, députée à l’Assemblée actuelle.
Ce cas semble n’être que la partie visible d’un grand iceberg truffé de toutes sortes de manœuvres qui jonchent le chemin des législatives. Signe des temps, la hantise de la fraude, très fortement exprimée par un grand nombre de partis, a été quelque peu oblitérée par ce qui constitue, dans ce processus de préparation du scrutin législatif, une forme de médiocrité et de déliquescence morale officiellement reconnues par les pouvoirs publics, à commencer par les chiffres données par le ministère de l’Intérieur et des Collectivités locales inhérents au niveau d’instruction des 12.000 candidats à la députation. Sur ce chiffre, près de 5.260 n’ont pas atteint le niveau du baccalauréat. La majorité d’entre eux ont un niveau primaire.
Un membre de la direction du FLN, ancien député à l’APN, Mohamed Bourzam, a poussé le bouchon plus fort, en déclarant qu’ « il y a des analphabètes sages, qu’il serait injuste d’exclure ». Il considère que la reconnaissance d’un tel chiffre est une chose « positive », d’autant qu’elle émane d’une partie officielle, à savoir le ministère de l’Intérieur. Le responsable ajoute que « n’importe quel citoyen peut prétendre à la députation. La Constitution et la loi le lui permettent, à condition qu’il jouisse de ses droits civiques ». On ne pouvait pas s’attendre à un tel accès de cynisme dans une conjoncture pleine de défis pour le pays, à commencer par la crise économique à laquelle le gouvernement tarde à esquisser un début de solution. Le paradoxe est que ce même responsable politique exprime de graves réserves à l’endroit de l’Assemblée sortante: « Je crois que le degré atteint par l’actuelle APN en matière de médiocrité et d’absence de niveau a impacté négativement l’image et la notoriété au niveau de l’opinion nationale et internationale (…) C’est là une expérience amère dans l’histoire de l’Algérie ».
Le sociologue Nacer Djabi relève que « la majorité des candidats voient en le Parlement un moyen d’ascension sociale ». Il accuse les partis de ne pas tenir compte des évolutions de la société et de la généralisation de l’enseignement et des formations supérieures. Il rappelle également que le phénomène de l’engouement des couches populaires à la candidature aux législatives à été relevé dans les rapports des observateurs de l’Union Européenne aux scrutins de 2007 et 2012. Djabi explique que les partis politiques « sont encore prisonniers de franges sociales qui veulent utiliser le Palment comme un moyen d’ascension sociale, par lequel elles obtiendraient leur promotion qu’elles n’ont pas pu obtenir par la fonction ou la qualification scientifique ».
L’autre chiffre donné par le même ministère est relatif au nombre de personnes décédées qui étaient encore présentes sur les listes électorales. Ce sont près d’un demi-million d’électeurs décédés qui n’ont été supprimés des listes électorales qu’à la veille de ces élections. Avec de telles « omissions », le plus indulgent des opposants politiques est amené à tirer ses propres conclusions quant au niveau de sérieux avec lequel sont préparées les législatives de mai 2017.
Et pour boucler la boucle, il y a cette histoire de photo de l’une des personne figurant sur le poster- sous la devise « Fais entendre ta voix« – confectionné par le ministère de l’Intérieur, dont la presse a rapporté qu’elle est un montage à partir d’une photo d’une Américaine à laquelle on a changé la couleur de son hijab. La photo en question aurait été tirée d’un site web spécialisé dans la vente de photos de personnes de divers profils. La presse indépendante a rapporté l’information. Le ministère de l’Intérieur l’a implicitement confirmée, en décidant… d’ouvrir une enquête à ce sujet.
A.N.M